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janvier 27, 2023

Le Tout au Pluriel Magazine

Magazine Socio-Culturel

SOCIÉTÉ : Crise politique et crise de la connaissance en Haïti

7 min read

Le tout au pluriel magazine via une courtoisie du journal lenouvelliste.com

Auteur
Frédéric Gérald Chéry, Economiste, statisticien

La crise économique et politique sociale s’aggrave en Haïti au moment où le nombre des Haïtiennes et Haïtiens diplômés dans ce pays et à l’extérieur tend à augmenter. Voilà les signes d’une crise de la connaissance. C’est comme si les connaissances apprises ne servaient pas à faire avancer la société haïtienne. La manière dont les individus produisent la connaissance et dont les institutions l’utilisent est inappropriée face aux défis économiques et politiques de leur société.

Selon les déclarations de nombreux acteurs, la réponse à la crise doit émaner des citoyens haïtiens. Cependant personne ne parle de l’université comme une instance pouvant contribuer à montrer les possibilités. Pourquoi écarter l’université en pensant que les autres composantes de la société ont déjà les bonnes réflexions et la bonne réponse ? Pour leur part, les dirigeants haïtiens n’ont aucune intention de faire appel à l’université en tant qu’institution et lieu de production de savoir afin d’expliquer les causes de la crise. Même les responsables universitaires haïtiens négligent cette démarche. En croyant que l’université est dysfonctionnelle, personne ne croit qu’une réponse pertinente peut venir de cette instance. Pourtant cette croyance est erronée et elle est liée à une tradition de la connaissance qui dure depuis la période de l’esclavage. 

En général, les sociétés ont toujours les connaissances qui leur permettent de répondre à leur dysfonctionnement. Au cas où un problème surgirait, il suffit aux penseurs de revisiter les connaissances déjà produites, de constater leurs carences et de les corriger afin de trouver de nouvelles réflexions qui aident à sortir de la crise. Les grandes renaissances intellectuelles ont souvent débuté avec l’examen des connaissances du passé. Or, les intellectuels haïtiens répugnent de revoir ou de lire les connaissances produites sur la société haïtienne. Ils adoptent une attitude hautaine envers la littérature nationale, entendent bannir certains auteurs ou minimiser leurs apports dans la tradition intellectuelle nationale en préférant enseigner et faire circuler en Haïti les réflexions produites dans d’autres pays.

Voilà un modèle de gestion de la connaissance qui est en crise quand il s’agit de construire un corps de réflexions dans tous les domaines des sciences sociales et de la nature, car les uns refusent de lire les contributions des autres, de se parler et de produire des réflexions sur leurs réalités. Si beaucoup d’intellectuels haïtiens ont étudié dans les grandes universités du monde entier et sont aussi brillants que leurs condisciples étrangers. Mais leur façon de gérer la connaissance diffère de celles des autres sociétés.

En général, les connaissances sont là, car les individus se mettent à en produire dans les différents domaines où ils interagissent ; elles peuvent ne pas répondre à tous les besoins du moment. Mais il n’en manque pas. La relecture et la révision de celles qui existent permet aux savants de relever des failles et d’élaborer des réflexions nouvelles et de proposer des réponses mieux construites en renforçant la tradition intellectuelle du pays. Cependant les universitaires haïtiens refusent de faire ce travail de renouvellement des connaissances existantes et d’entrer dans une tradition intellectuelle qui les place en continuateurs ou en disciples de leurs ainés. Ils se voient plutôt les continuateurs de savants d’autres pays. Ils ne veulent pas se désigner comme des héritiers des penseurs haïtiens. Ils en ont honte.

Le refus de consulter les connaissances produites en Haïti n’est pas dû à la faiblesse de ces textes qu’il est toujours possible d’améliorer mais à des discriminations installées depuis le passé colonial d’Haïti. En effet, depuis la colonie s’est implanté dans l’espace haïtien, comme dans toutes les colonies, une tradition intellectuelle voulant que le savoir doit venir de l’extérieur. Dès ce moment, les instances de gestion de la connaissance ne demandent aux individus de la colonie de produire leurs propres idées. À partir de là s’enracine une tradition de pensée qui montre que l’intellectuel haïtien choisit de lire le texte d’un auteur français ou un rapport produit par une institution internationale au lieu de consulter un ouvrage d’un auteur haïtien qui parle de son pays. Même sans avoir consulté cette réflexion, il la considère comme sans valeur. Il n’est pas rare de constater qu’ils se mettent à citer les textes d’auteurs d’autres pays et des vidéos d’autres pays afin de montrer qu’ils s’intéressent à leur pays. Cette forme d’utilisation de la connaissance atteste que les individus refusent de parler de leur réalité ; ils s’interdisent de s’écouter et de s’entendre. Cette forme d’engagement des intellectuels sert à maintenir de vieilles discriminations coloniales et à préserver une certaine relation entre le savoir et le pouvoir et certains rapports de force engendrés au sein de l’institution universitaire.

Cette forme de mobilisation du savoir qui était utilisée pour réduire les esclaves au silence pendant la colonie est à l’origine de la crise actuelle d’Haïti. Elle est à l’origine de la pauvreté et de la crise politique haïtien. Outre le fait qu’elle empêche les citoyens de partager le savoir avec les citoyens, elle freine la recherche scientifique, contribue à provoquer la disqualification des individus et à entraîner la formation d’une société de masse dont les membres sont sans repère. Les gens deviennent pauvres et contestants, car ils sont dépossédés de tout savoir pratique et de toute initiative sur leur milieu. De plus, ils tendent à s’opposer à leurs dirigeants qui appliquent des connaissances qui diffèrent de celles qui existent dans leur société. Il ne leur reste alors qu’à manifester dans les rues pour montrer leurs désarrois. C’est ainsi qu’une crise de la connaissance se transforme en une crise politique sans issue, car sans la connaissance, personne ne sait quoi faire.

Le constat est que la crise s’envenime quand les jeunes vont massivement à l’université, car l’éducation reçue les porte à mépriser les réalités qu’ils sont en train de vivre et à délaisser la réflexion scientifique sur le potentiel du pays. Les générations passées refuseront de relire les textes qu’ils avaient ignorés et qu’ils ont considérés comme inférieurs par rapport aux textes produits dans les autres sociétés. De ce fait, ils ne parviennent pas à produire de nouvelles réflexions même s’ils se montrent très brillants en mobilisant les textes qu’ils ont lus dans les pays étrangers. Il n’existe pas un manque de connaissance, mais une crise du modèle de production de la connaissance qui exige une refonte du système éducatif en Haïti.   

Actuellement, les gens manifestent dans les rues contre un gouvernement dépassé par la situation. Ils ne peuvent rentrer dans leurs foyers, relancer leurs activités de production et récupérer une partie de leur autonomie que s’ils sont en mesure à la fois de reconstituer leurs connaissances sur le milieu et de produire leurs propres idées sur le processus social. Que l’on se garde de demander à des intellectuels de retourner vers une littérature qu’ils ont appris à ignorer. Que l’on se garde d’exiger que les agents de l’État relisent les textes, exercice qu’ils n’ont jamais appris à faire pendant leur période de scolarité. Quand cet âge est déjà passé, il est trop tard. Les gens sont déjà coupés de la réalité et ont déjà cultivé des préjugés qui ne disparaîtront pas du jour au lendemain. La réponse viendra certainement de l’école et de l’université. 

Dans ces espaces, les jeunes pourront commencer à lire les textes produits sur leur société et à s’intéresser à la recherche scientifique sur les produits existant dans leur milieu. En critiquant et en commentant les textes, ils apprennent à donner leurs propres propositions. En apprenant à observer leur milieu, ils sauront comment orienter la recherche scientifique et valoriser le potentiel du pays. À ce moment, ils ne seront plus désarmés si une difficulté survient en Haïti. La perspective d’un tel changement montre que la société haïtienne peut dépasser la crise de la connaissance qui semble aujourd’hui insurmontable selon la tradition coloniale de la connaissance qui domine actuellement en Haïti.

Frédéric Gérald Chéry
Économiste/statisticien
Auteur.

LE 15 OCTOBRE 2022

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